Gwenaëlle Aubry, Personne

/><b><span/Dans Personne, son cinquième roman pour lequel elle vient d’obtenir le prix Femina, Gwenaëlle Aubry raconte la vie de son père, en utilisant de nombreux fragments d’un manuscrit qu’elle a trouvé après sa mort. Il y raconte sa folie, ses errances, dans une langue souvent superbe, analysant ses délires avec humour et raison. L’auteur mêle ses propres souvenirs aux vérités de son père pour aboutir à une œuvre fragile, nuancée, dénuée du moindre pathos.

« Si je devais blasonner l’âme de mon père (ce que, bien sûr, je ne sais pas faire), je la représenterais partagée en biais, colorée de pourpre et d’azur, portant, dans sa partie supérieure, un cheval blanc, dans sa partie inférieure un mouton noir. » Le cheval blanc, c’est l’éminent juriste, professeur à l’ENA, spécialiste de la décentralisation, qui se rêve galopant seul, avec un sentiment merveilleux de liberté.
Le mouton noir, c’est l’autre au fond de lui-même, « mis à nu par la lucidité de l’alcool« , psychotique, tour à tour James Bond, Franc-maçon, immigré kabyle, clown, balayeur du Palais de Justice, clochard sans chaussures. Il finit par n’être plus rien, mourant à l’hôpital psychiatrique, n’ayant jamais réussi à trouver l’unité de son âme, ayant laissé la place à tous les autres en lui ; et finalement devenu personne.

On est loin de la langue d’Artaud ou de la colère du dernier Nietzsche. Le plus troublant dans ce récit, c’est la manière d’écrire de M. Aubry : des phrases souples, soignées, dénuées du moindre excès. « Quant au mot souffrance, il me semble dissonant, je l’ai reçu trop souvent et avec ponctualité dans les établissements psychiatriques, comme cette goutte d’eau sur la tête du supplicié en Chine« , écrit-il.

Dans ce beau récit, l’auteur entremêle ses souvenirs aux extraits du manuscrit de son père. À chaque page l’impuissance de Gwenaëlle Aubry s’impose. Elle n’arrive pas à comprendre son père, à faire tomber ses masques. Elle reste à la surface de son gouffre. Il semble y avoir un mur entre ces deux êtres. Et c’est cela qui touche le plus le lecteur : l’écriture n’a pas sauvé le père ; elle ne sauvera sans doute pas non plus la fille. Sur la chemise bleue qui renfermait le manuscrit, le père de Gwenaëlle Aubry avait inscrit « A romancer« .
Elle n’a pas respecté cette injonction, sans doute pour ne pas le trahir et ainsi porter dignement le deuil de sa folie. Gwenaëlle Aubry signe là une œuvre admirable, qui convertit le désastre en beauté. « Peut-être a-t-il trouvé, dans le désert blanc de la mort, ce que depuis toujours il cherchait : le droit, enfin, de ne plus être quelqu’un ? ».

Guillaume Etievant

Gwenaëlle Aubry, Personne, Mercure de France, 15€.

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