Histoire de la folie

Le Leopard masqueParmi les objets d’étude aimés, privilégiés, et parfois ressassés jusqu’à l’ennui par les sciences humaines, l’histoire de la médecine figure en bonne place, mais, curieusement, celle de la psychiatrie, bien moins.

Le tort est désormais réparé grâce à ce magnifique travail de Claude Quétel, ancien directeur de recherches au CNRS, ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, spécialiste de l’histoire des mentalités, et, avant tout, de celle de la folie, de ses interprétations philosophiques et morales, de ses essais de traitement, de ses conséquences sociales et anthropologiques : « une longue quête de plus de 2000 ans à la poursuite de la folie », comme Quétel l’écrit lui-même dans son introduction.

Grâce à un travail documentaire exceptionnel, l’auteur investit ce champ, plein de surprises et de contradictions, d’hésitations et de peurs, depuis l’antiquité égyptienne et grecque. Les archives consultées, commentées, et critiquées, les sources documentaires recoupées, rapprochées et classées, permettent au lecteur d’entrer de plain-pied dans ce vaste domaine d’un irrationnel angoissant.

Qu’est-ce que la folie ? Qu’est-ce qu’un fou ? La déraison existe-t-elle ? Et au nom de qui ou de quoi serait-elle ‘négative’ ou destructrice ? Comment société et pouvoirs publics ont-ils répondu dans le passé à la réalité de la démence ? « Les fous, dans la réalité quotidienne, c’était quoi, c’était quand, c’était où ? », se demande l’auteur à juste titre, en apportant des réponses d’une rare précision grâce à une érudition hors pair mais jamais envahissante.

L’humanité n’a jamais cessé de penser la folie

La folie change de visage au fil des siècles. Le fou du Moyen Âge n’est plus le ‘vagabond’ du XVIIe siècle, moins encore l’aliéné de Pinel, l’hystérique de Charcot ou le ‘client’ de Freud. Comme toute réalité de l’esprit, individuel et collectif se mêlent ici sur un mode inextricable jusqu’à la construction de discours collectifs, successifs, parfois contradictoires, au sujet de la folie, sur la manière dont la société a tenté de la gérer ou de l’éradiquer.

Un point essentiel est le suivant : l’humanité n’a jamais cessé de penser la folie, contrairement à ce que d’aucuns ont affirmé, Michel Foucault en tête. Bien sûr, Quétel reconnait la puissance de la réflexion philosophique de Foucault et son effort superbe pour conceptualiser la folie dans ses rapports au sociétal.

Il met aussi en avant les limites méthodologiques et les dangers épistémologiques de la perception foucaldienne. Quétel répond par la négative à l’idée d’une naissance – subite et inattendue – de la folie, consécutive à l’enfermement des ‘exclus et ‘indigents’ par les classes dirigeantes de l’Ancien Régime (Hôpital Général, 1656).

C’est l’une des premières fois depuis 1961 (1ère édition de l’Histoire de la folie de Michel Foucault) qu’un historien français, doué d’un sens critique irréprochable et d’une rigueur exceptionnelle, revient sur cette problématique, en montrant la folie tapie au cœur des préoccupations de toutes les cultures, comme une frontière effrayante au-delà de laquelle la raison perd ses marques de lisibilité.

Claude Quétel, Histoire de la folie. De l’antiquité à nos jours, Tallandier, 2009, 25 euros.

À propos de l'auteur : Patrick Sbalchiero 33 Articles
docteur en histoire. Enseignant à l'École cathédrale de Paris et à l'université, il dirige la revue Mélanges carmélitains; il est l'auteur d'"Enquête parmi les voyants" (Éditions de Paris, 2007) et de "Jean Paul II et les canonisations" (Fayard, 2007). Il a dirigé les publications du "Dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétiens" (Fayard, 2002) et du "Dictionnaire des "apparitions" de la Vierge Marie", avec René Laurentin (Fayard, 2007), "Enquête aux portes de la mort : Le point sur les expériences de mort imminente" (CLD, 2008).

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