Entretien avec Claro

/Roman magistral, Cosmoz réussit le difficile pari de mêler merveilleux et Histoire. Partant du célèbre conte du Magicien d’Oz, il retrace, en suivant les pérégrinations de Dorothée, Nick Chopper, Oscar Crow et les Munchkins, les cinquante premières années d’un siècle fou.
Plutôt que de tenter de résumer un livre aussi foisonnant, nous avons tiré quelques ficelles et demandé à Claro, venu parler de son roman et de son travail de traducteur aux Correspondances de Manosque, de les dénouer avec nous.

Culturemag : Pourquoi vous être attaché à ce conte du Magicien d’Oz ? Qu’est-ce qui lui donnait à vos yeux une valeur si importante et si symbolique ?

Claro : – Ce livre de Franck Baum est paru en 1900 et celui-ci tenait à ce qu’il paraisse le premier janvier. Cela n’a pas été possible pour des questions éditoriales mais il avait ce désir, comme s’il pensait que c’était une façon d’inaugurer le siècle. Mon projet original était de raconter l’Histoire de 1900 à 1945- 46 et j’ai voulu doubler cette façon de raconter l’Histoire avec quelque chose qui soit le contraire exact de l’historique, à savoir le féerique pur. J’aimais bien le Magicien d’Oz pour différentes raisons, notamment parce que le livre est paru en 1900 et le film en 1939, c’est-à-dire juste avant la Seconde Guerre mondiale : ce module permettait de faire des variations et je savais déjà ce que je pourrais faire des personnages afin illustrer ce qui est arrivé au corps pendant le XXe siècle (déportations, mutilations, pertes de mémoire comme c’est le cas de l’homme de paille).

CM : Justement, dans votre livre, Nick Chopper et Oscar Crow sont des hommes refaçonnés par la guerre en un robot de métal et un épouvantail de paille – l’un sans mémoire, l’autre privé de sensation et traversé par des ondes radio, des voix d’outre-tombe. Est-ce ce que le début du XXe siècle a fait des hommes : une espèce de machines désincarnées et insensibles, sans âme et sans mémoire, de simples réceptacles à informations, voués uniquement au travail ?

– C’est une bonne question tant il est vrai que les deux guerres qui ont marqué les cinquante premières années du siècle ont été une façon d’exterminer les corps, de les déplacer ou de les remodeler. La question récurrente après la première guerre était de savoir ce qu’on allait faire des huit millions d’invalides qui restaient. La médecine s’est penchée sur eux pour essayer de les rafistoler, but louable en soi, manière aussi de les remettre vite dans le circuit, soit pour les renvoyer au front, soit pour les réadapter au travail. La chirurgie prothétique de l’époque a tenté de refaire les corps à l’aune d’une fonction. Après guerre, on a vu par exemple des mutilés dotés d’un bras articulé qui poinçonnaient dans le métro. Le but était de les réinsérer.
On s’aperçoit qu’il y a effectivement tout un travail de l’Etat, via les instances de la médecine, pour réinsérer les gens, éviter d’avoir des mendiants, des gens qui soient assistés par l’Etat. Et celui-ci les traite non plus comme des êtres humains mais comme des fonctions : chair à canon un jour, travailleur le lendemain. Les personnages du
Magicien d’Oz étaient parfaits pour symboliser cela. Ce que j’ai fait avec Nick Chopper se fonde réellement sur des traités de chirurgie de l’époque. J’ai pris pour modèle du médecin un certain Jules Amar qui avait travaillé dans cette voie-là afin de réinsérer les mutilés dans un but purement fonctionnel et en imaginant que peut-être au bout d’un moment on pourrait aussi faire des prothèses sur des gens normaux, ce qui serait plus pratique pour le travail.

CM : Finalement, cela débouche sur une idéologie ?

– L’idéologie du progrès, confondue avec celle du travail.

CM : Contrairement au conte dans lequel Dorothée veut regagner le Kansas, la seule obsession des personnages de CosmoZ semble être d’atteindre le pays du magicien d’Oz ; c’est la seule volonté qui les anime, comme la promesse d’un ailleurs meilleur, en tout cas autre et qui se révèlera chaque fois décevant – pire encore, destructeur et source de souffrance. Faut-il voir en ce Magicien d’Oz une parodie de Dieu, indifférent au sort des hommes, inaccessible et éternellement frustrant ? Ou plus simplement le rêve déraisonnable d’hommes-machines complètement égarés, en quête de n’importe quoi, pourvu qu’il leur procure du sens ?

– Ces personnages de fiction sont excessifs à leur manière. Plongés dans le réel, ils veulent retourner dans la fiction, c’est-à-dire dans l’imaginaire. En fait, c’est en enfance qu’ils veulent retourner car Le Magicien d’Oz est un livre pour enfants. Comme tout le monde, ils ont le rêve d’une utopie. Leur utopie est derrière eux, c’est revenir au Kansas mais ils butent contre la réalité dans laquelle tous ces rêves d’utopie sont pris en charge par d’autres instances : les militaires qui assurent que la guerre va donner une paix durable, les scientifiques que le corps va pouvoir vivre plus longtemps, que le radium va pouvoir soigner, etc. Ils ne tombent pas tant sur un Dieu absent que sur des démiurges présents. En un sens, tous les toubibs du livre, qu’ils soient chirurgiens ou eugénistes, sont des magiciens avec une idée particulière. Leur utopie peut être celle d’une race pure, d’un corps pur, d’une société complètement purifiée. Les personnages sont constamment confrontés à leurs petits rêves intimes et à chaque fois ils sont broyés. En tant que freaks ils deviennent des indésirables et la société a de moins en moins de place pour eux. Elle peut les exhiber dans un premier temps au cirque, à la foire ou encore via le cinéma, mais plus on avance vers la fin de la première moitié du XXe siècle, plus on se dirige vers l’élimination pure et simple de toutes les formes d’individus indésirables.

CM : Ces personnages mutilés, « dégénérés », brinquebalés et moqués sont les laissés pour compte. Ils sont ainsi désignés dans le roman : « Un invalide, un demeuré, une aliénée et deux nains ». Ce sont pourtant des créatures d’Oz et leurs rêves merveilleux se fracassent chaque fois contre la science des médecins, le pouvoir des riches qui les exploitent ou la volonté des hommes politiques qui les envoient à la guerre. Sont-ils en ce sens les stéréotypes de leur époque ?
Le merveilleux dans CosmoZ est-il un simple outil pour atteindre le réel, pour aborder autrement l’Histoire ?

– Le merveilleux, c’est très bien dans le monde imaginaire mais transposé dans le monde réel, il devient différence, anomalie. La transposition déforme complètement les choses et ce qui est différent devient indésirable : les nains font partie d’un folklore imaginaire qui a toujours besoin de personnages hybrides mais quand on est hybride dans la réalité le traitement devient différent.

CM : Au final, ne vivons-nous pas tous dans ce CosmoZ ? Les Oziens ont certaines ressemblances avec les roms et notre monde globalisé peut sembler un immense camp où concentrer les populations.
Dans la dernière partie, Eizik et Avram racontent leur expérience à Auschwitz : « Quand tous les camps seront concentrés en un seul, disent-ils, le cycle sera accompli (…) Attraction, concentration. Parcs, camps. Rien ne sera laissé au hasard, au cyclone. (…) Notez, ajoutent-ils que les mots étaient souvent, de plus en plus, presque toujours, des ersatz. (…) Oui, raconte ce qu’a fait le magicien d’Auschwitz après que nous avons refusé d’être, sous ses yeux, sous son scalpel, inconsolablement identiques ? »
Dans notre monde aussi, tout tend à être contrôlé et le hasard n’a plus vraiment sa place. Les mots sont souvent substitués les uns aux autres, que ce soit dans le langage médiatique ou dans la langue des hommes politiques. Enfin, la mondialisation nous pousse à être de plus en plus conformes les uns aux autres, confondus dans un modèle unique.
Peut-on dire que vous écrivez, comme Jacques Ellul, qu’en un sens le nazisme a gagné la guerre ; que l’avènement de la propagande, aujourd’hui appelée publicité, la manipulation du langage, le caractère sacré de la science et de la technique, le rôle essentiel des chiffres et des statistiques, tous ces éléments sont ce sur quoi s’est bâti le national-socialisme et qu’ils se sont immiscés, insidieusement, dans les rouages de notre société, sans violence physique, réussissant là où les totalitarismes avaient échoué, dans la domination et la manipulation des masses ?

– C’est ce que j’ai voulu montrer même si mon livre n’est pas un essai mais un roman. Mes personnages sont vraiment des marginaux et en ce sens ils peuvent faire penser aux roms mais ils sont aussi les hérauts de toute une population manipulée qu’on a envoyée à la guerre et qu’on a ensuite partagée entre le bon grain et l’ivraie. Pendant cinquante ans l’eugénisme a développé une certaine vision du monde. L’eugénisme américain a profité à l’idéologie du troisième Reich. Les nazis ont perdu la guerre, certes, mais leurs idées sont restées. Les  premiers camps de concentration ont été créés par les Anglais pendant la guerre des Boers. Au cours de ces cinquante premières années du siècle, on a vraiment appris à contrôler, on a appris les statistiques, l’informatique. Pendant la guerre, IBM servait aux nazis à savoir combien il y avait de juifs, à quel endroit, dans quelle ville. Tout ce qui est statistique, démographique, hygiénique s’est mis en place pendant cette période, en partant parfois d’idées un peu utopistes du XIXe siècle. On n’en était pas encore à la génétique, seulement à l’eugénisme, ce qui est un peu différent mais tout commençait déjà à se mettre en place. Il y a dans le livre une dialectique entre les parcs d’attraction qui sont une version joyeuse de regroupement communautaire où la différence est exhibée mais pas forcément moquée pour glisser peu à peu vers la concentration où tous les critères deviennent de plus en plus rigoureux et serrés.

On peut être indésirable selon des critères raciaux mais les eugénistes américains avaient aussi d’autres critères : ils proposaient de faire voter des lois pour empêcher le mariage de deux aveugles par exemple. On commençait par les aveugles, puis venaient les sourds, les alcooliques… La notion de dégénérescence était juste un outil de plus en plus flou, pas du tout rigoureux scientifiquement, qui servait simplement à épurer et cadrer la société. Cela a débouché sur le cauchemar du nazisme mais globalement, même après la guerre, on a continué à se servir de ses idées. Les idées et les structures restent. Elles ont été adaptées à nos sociétés apparemment démocratiques. On s’est permis de bombarder la population civile allemande sans que ça gêne quiconque et en plus on a gardé des pans entiers de l’idéologie raciale, mais déguisés.
Les Américains ont des chambres à gaz chez eux pour éliminer les condamnés à mort. Eux-mêmes euthanasiaient couramment des enfants ou des débiles dans les années 1920, 1930 mais comme le système était différent, notamment avec les Etats fédéraux qui imposent chacun leur loi, ils étaient protégés d’un pan-eugénisme tel que celui rêvé par les nazis. Mais il y avait et il y a toujours des nazis qui défilent avec des croix gammées aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Matthieu Falcone


Claro, CosmoZ, Actes Sud, 484 pages.

À propos de l'auteur : Matthieu Falcone 234 Articles
diplômé en Lettres Modernes et Sciences Politiques. Il collabore comme pigiste aux pages "culture" de plusieurs magazines.

1 Comment

  1. Très bonne interview d’un homme qui, en plus d’être un grand traducteur, se révèle un auteur passionnant. Pour le triomphe contemporain de l’eugénisme, il eût pu parler aussi du sort fait aux femmes comme objets de contraception et d’avortement. On se souvent que l’eugénisme WASP du début du XXème siècle a culminé dans la personne de Margaret Sanger, créatrice du planning familial américain et dont toutes les ramifications internationales se sont inspirées, cette grande amie de Joseph Goebbels qui prônait la stérilisation des alcooliques, des fous, des noirs et plus généralement de tous les êtres considérés comme inférieurs.

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