Pour l’édition et la librairie indépendantes

Publié par Matthieu Falcone sur CultureMag.fr le 2/03/2012 • Thème : A la Une, Dossiers

/Colette Lambrichs dirige les éditions de la Différence depuis leur création en 1976. D’abord avec Joaquim Vital, Marcel Paquet et Patrick Waldberg ; aujourd’hui avec Claude Mineraud. Maison d’édition exigeante et éclectique, aussi éloignée de l’industrie du livre que possible, sa directrice pousse un sérieux coup de gueule dans son Manifeste pour l’édition et la librairie indépendantes contre « le règne de l’immédiateté et de la fugacité [qui] ont envahi l’univers du livre. »

« À l’heure où les métiers d’éditeur et de libraire indépendants sont menacés par la prolifération folle de publications que les rayons des magasins ne peuvent plus contenir et que le public désorienté délaisse faute d’être en mesure de l’appréhender, à l’heure où la presse, malade, elle aussi, ne joue plus son rôle d’information ni de critique, force est de nous interroger sur le sens de cette profession d’éditeur et sa chance de survie. »

L’impératif économique, si nous poursuivons cette route, tuera à plus ou moins long terme l’édition et la librairie indépendantes qui ne peuvent en aucune manière concurrencer les mastodontes de l’industrie du livre. D’une part parce qu’elles n’ont pas les mêmes objectifs, d’autre part parce que le livre en tant que bien de consommation jetable est l’antithèse du livre comme objet artisanal et unique. Tout est mis en place pour que ce dernier disparaisse, au profit d’une économie numérique fondée non plus sur la qualité, le goût de la fabrication et l’exigence du texte mais sur le quantité d’ouvrages à vendre, peu importe leur contenu. Faire la promotion du livre électronique, immédiatement téléchargeable, parmi des milliers d’autres fichiers, est souscrire à la mort du livre en tant qu’objet de désir et de connaissance.

« Terminée la liberté de dénicher dans le complet anonymat un titre dont l’auteur nous est inconnu mais qui excite, en vertu d’une raison confuse, notre désir. »

Car là se trouve bien le mystère du livre, dans son odeur, son toucher, son propos, le plaisir que nous pouvons avoir à le regarder, le ranger, le lire, le feuilleter, l’annoter, le prêter, l’offrir. Comment procéder avec un fichier électronique, toujours déjà voué à l’obsolescence puisque la course folle au développement des technologies condamnera sans aucun doute à la péremption ce qui, quelques semaines plus tôt, était tenu pour le must have de la modernité ? Tandis qu’un livre prend de la valeur avec l’âge et la rareté, tandis qu’il nous est plus cher avec le temps, l’e-book participe de cette société de l’obsolescence où tout est immédiatement consommable et jetable. « Bonjour aux déchets des livres électroniques obsolètes car on ne cessera de nous proposer de nouvelles versions qui délivreront son, images, films, version juxtalinéaire, ou que sais-je encore, moyennant finance s’entend, à moins que nous n’acceptions des publicités ciblées sur nos goûts et nos intérêts. »

Comme pour le cinéma, on veut nous faire prendre une prouesse technique pour un chef-d’œuvre et cela éblouit les gogos qui se jettent dessus avec avidité. A-t-on franchement gagné en qualité artistique et intellectuelle avec la 3D au cinéma ? Spielberg fait-il du meilleur cinéma que Godard, Pasolini ou Bergman ? Mieux vaut ne pas pousser trop loin la comparaison.

Le problème est que ce genre d’innovations technologiques, comme le rappelle Colette Lambrichs, n’est pas innocent. Car « en ne permettant qu’à quelques productions promues par la publicité d’être visibles et en démantelant les réseaux à travers lesquels celles qui ne s’adressaient pas au plus grand nombre parvenaient à exister, on aboutit, forcément, à une raréfaction et à une uniformisation de l’offre » Ce phénomène est d’ailleurs consubstantiel à notre société techniciste à forte tendance totalisante qui espère tout contrôler par la technologie.

«  Le système économique qui régit notre époque n’admet pas qu’il y ait la moindre zone d’activité qui échappe à son contrôle. » Or, la librairie et l’édition qui avaient à peu près échappé à ce contrôle se font rattraper par l’hyperlibéralisme qui, sous couvert de concurrence, offre la part belle aux grands groupes pour qu’ils étouffent les petits. Cette idéologie importée des Etats-Unis ne permet pas aux plus petits de subsister à côté des gros. La multiplication des publications, permise par des coûts de fabrication moindres, la mainmise des grandes enseignes de distribution sur l’industrie du livre et la mise à l’écart des « petits », « le règne de l’immédiateté et de la fugacité » qui permet aux écrits formatés pour être des best-sellers d’envahir tout l’espace médiatique et commercial, font que l’édition et la librairie indépendantes ont de plus en plus de mal à subsister. Beaucoup, comme Pierre Jourde ou Richard Millet le dénoncent depuis quelques années, c’est aujourd’hui au tour de Colette Lambrichs. Le combat sera sûrement long et dangereux mais dans la lutte entre David et Goliath, nous savons lequel finit par s’écrouler. Ne désespérons pas et, plutôt que d’acheter le dernier déchet électronique d’Anna Gavalda, plongeons-nous dans la lecture passionnante de la récente collection politique des éditions de la Différence dont deux ouvrages ont retenu notre attention : Naissance d’une dictature de Louis-Albert Serrut et Ben Laden le bouc émissaire idéal de Bruno de Cessole.

Chroniques à suivre donc…

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Matthieu Falcone est diplômé en Lettres Modernes et Sciences Politiques. Il collabore comme pigiste aux pages "culture" de plusieurs magazines.

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