Tristan Garcia est-il le génie que l’on dit ?

/La presse dans son ensemble traite volontiers Tristan Garcia de génie ou de surdoué.
Réflexions à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Faber Le destructeur.

La presse a tendance à découvrir avec joie et stupéfaction un génie tous les quatre matins, et chaque rentrée littéraire est l’occasion d’éloges dithyrambiques et de comparaisons flatteuses, ce qui ferait de la France la patrie des génies comme la Russie est celle des milliardaires si l’on se fiait à ceux qui ont pour travail la promotion des romans et des romanciers.

Combien sont-ils pourtant ces écrivains de génie, ces écrivains surdoués, tous ces meilleurs écrivains de leur génération dont nous avons oublié jusqu’au nom ?
Le nom de Tristan Garcia est, lui, associé à celui de génie et de surdoué depuis qu’il a remporté le prix de Flore à l’unanimité en 2008, ce qui n’augure rien de bon.
Lorsqu’un président est élu avec 99% des voix, on s’indigne et on crie à la manipulation des esprits, au lavage de cerveau, voire à la terreur. Mais lorsqu’un romancier est acclamé par tout ce qui peut donner de la voix dans la presse et dans le milieu de l’édition, on applaudit et l’on ne pense pas une seconde qu’un vent totalitaire puisse souffler de Saint-Germain-des-Prés et enrhumer le cerveau de la plupart de ceux qui font profession de critique.

Aussi, ne cherchons pas davantage pourquoi la France sombre peu à peu et pourquoi elle est devenue un « pays moyen d’Occident », un pays « déclassé », pour reprendre les mots de Tristan Garcia. La France tombe dans l’oubli à force de conformisme et parce que ses critiques institutionnels croient avoir découvert un génie quand ils lisent Tristan Garcia, auteur certes intelligent, d’une certaine manière doué et assurément bon élève, éternel premier de la classe, comme il se qualifie lui-même, ce qui n’a jamais fait un génie, ni même un grand écrivain ; quant à l’écrivain surdoué, c’est une espèce tout à fait factice et qui n’intéresse que ceux que la performance technique éblouit, ce qui est sans lien avec la littérature.

Or, Faber est tout simplement un roman de bon élève, et encore, à condition de n’être pas trop exigeant sur les détails. Il se situe maladroitement dans la lignée des romans de Houellebecq, à qui on le compare régulièrement, mais sans relever que les premiers romans de Houellebecq sont autrement plus scandaleux (Faber ne l’est pas) et plus drôles (Faber Le destructeur ne l’est pas non plus, sauf à son corps défendant, dans son titre). Houellebecq étant déjà tout juste acceptable, dans la tradition du roman social hérité du XIXe siècle, et acceptable en raison du portrait au vitriol qu’il dresse d’une société lamentable et en raison de son humour acide, la peinture consensuelle, mièvre et moralisante que fait Tristan Garcia de la génération née au début des années quatre-vingts ne l’est pas.

Le premier chapitre est assez ridicule, c’est une suite de poncifs, on croirait lire une honorable copie d’élève pour qui la littérature est demeurée suspendue au roman réaliste et qui se croit un devoir de décrire chaque personnage et chaque situation à la Balzac, mais sans le style. A lire les longs et laborieux paragraphes de description, on en vient à se demander si l’auteur est payé à la ligne.

« Au mois de mars, l’Ariège commençait à dégorger la neige des torrents de montagne et le froid de l’hiver partait en fumée dans la clarté de l’air. A l’arrêt, j’ai commandé depuis mon siège la descente de la vitre du côté du conducteur afin de lire les directions indiquées au croisement. Aucune trace d’Aulac. Est-ce que je m’étais de nouveau égarée ? J’ai calé. »

Il y a une certaine littérature de gare, à tort méprisée par l’intelligentsia littéraire, dans laquelle les phrases ont plus de tenue et les descriptions peinent moins à donner corps aux personnages et à mettre en branle une action.

Le lecteur un peu pointilleux trouvera également dans ce roman un certain nombre de phrases pour le moins ridicules et parfois absurdes, telles que : « J’étais pourtant un adulte de trente ans lorsque j’ai relevé le visage vers Faber. » Ou : « J’ai fini par rejoindre Math dans la salle de bains. Nous n’avions pas de baignoire, mais nous pensions déménager en fin d’année. »

Ou des phrases toutes faites, lues et relues dans des dizaines de romans, les phrases sur-mesure censées donner un semblant d’histoire personnelle aux héros : « Son univers devait être habité par le chant de sa mère et les plans que dessinait son père en le laissant s’asseoir sur ses genoux ».

Ou les néologismes les plus médiocres qui ont en plus le goût d’être anachroniques, car il n’aura échappé à personne que : « C’est quasiment acté » n’aurait jamais pu être prononcé en 1995.

Ou encore, la médiocrité du propos pour un philosophe surdoué : « L’âme ce n’est ni le cerveau ni ce qu’il contient : il ne s’agit pas de tout ce qu’a vu, entendu ou voulu un homme. Ce serait insondable, et aussi fastidieux que le listing exhaustif des fichiers récupérés dans un disque dur. »
On notera, au passage, l’inévitable métaphore du disque dur.

La faiblesse de la démonstration métaphysique pour un métaphysicien : «Comme une âme n’est rien d’autre qu’une mémoire racontée, et que tout ce dont nous nous souvenons est destiné à être oublié, toutes les âmes sont mortelles. »

Mais le mal qui affecte profondément l’écriture de Tristan Garcia est l’absence totale et assumée de style, ce qui n’est pour lui qu’un épiphénomène de l’écriture (il confiait à Paris-Match : « construire la ville et travailler sur la narration m’intéresse plus que le style. »)
Or qu’est-ce qu’une écriture sans style sinon une écriture sans relief, sans distinction, sans particularité, sans odeur, sans humeur, sans tranchant. Une écriture désincarnée. L’écriture uniforme qui s’est répandue dans le monde entier en quelques décennies révèle assez bien l’uniformisation des esprits. La langue de Tristan Garcia est, pour ainsi dire, inerte. Elle est celle, malheureusement, d’un grand nombre de nos romanciers actuels : laborieuse, conformiste, médiocre, approximative, sans épaisseur. Comment, à ce compte donner vie à un récit ?
Certains se félicitent que la littérature soit sortie de l’écriture nombriliste, autofictionnelle, qui, parait-il, avait étouffé le roman, mais c’est pour échouer dans le roman scénarisé qui revendique plus ou moins l’influence des séries télévisées américaines. Il y a bien dans Faber quelque chose de la série Heroes, mais à la française, c’est-à-dire sans l’ambition et la naïveté américaines. Trop cérébral et conscient pour être américain, trop mal écrit et pas assez nuancé (car c’est aussi ça le style) pour être français, est-ce le nouvel universalisme littéraire ?

Tristan Garcia, en reprenant à son compte la langue médiocre, tiède et plate que déploie l’industrie culturelle pour vendre le plus de produits formatés possible, se fait le héros de la génération sans destinée et sans personnalité que décrit son roman. Plus Basile que Faber, éternel habitant d’une ville morne et grise, pouvant dire « Cette vie mêlée de non-vie était mon destin. Et ce destin médiocre, je l’aimais bien. » Il semble se complaire dans la médiocrité, qui est une forme de confort, et les critiques élogieuses de son roman achèvent de lui dresser un autel.

« [Au lycée,] je n’étais pas aussi virulent que Faber, confie Tristan Garcia à Paris-Match, mais je participais à tous les mouvements de grève de manière enthousiaste. Je me souviens de m’être levé, en terminale, en plein cours, pour aller rejoindre une manif. »
L’enthousiasme du néant. Cette histoire que conte Tristan Garcia, je la comprends parfaitement, nous sommes contemporains, mais à travers son roman elle me déprime à rebours et pour la seconde fois, comme m’a déprimé le fait de la vivre, et je prends conscience que si ce roman n’est animé par aucun style, c’est qu’il est du plus pur conformisme et qu’il ne comprend aucune critique de l’époque dont il parle. Il en est le juste reflet, terne, aux contours indéfinis, sans humour, sans rébellion non plus, sans aucune subversion que celle que la société autorise. Et récompense.
À ce titre, il aurait mérité un prix littéraire.

Tristan Garcia, Faber Le destructeur, Gallimard, 462 pages.

À propos de l'auteur : Matthieu Falcone 234 Articles
diplômé en Lettres Modernes et Sciences Politiques. Il collabore comme pigiste aux pages "culture" de plusieurs magazines.

2 Comments

  1. A vous lire, je me demande si cet auteur n’a pas écrit son Education sentimentale tant votre texte ressemble aux réactions des critiques de 1869 qui déplorèrent et son style et ses personnages et ses descriptions, allant jusqu’à éprouver des nausées. Sans doute avaient-ils senti combien mais pas comment l’écriture de Flaubert recréait une époque.

  2. Sans doute. A la différence près que dans le cas de Tristan Garcia la critique est unanime pour en faire un génie précoce. C’est essentiellement ce qui me pose problème. A une autre différence près, qui n’est pas infime : Tristan Garcia n’impose aucun style nouveau, ne bouleverse aucunement la littérature actuelle avec ce roman (ce qui était le cas de Flaubert). Il me semble en être, au contraire, un condensé parfait. Certes, il est intelligent. Mais l’intelligence ne suffit pas à faire une œuvre littéraire. Et ce n’est pas parce qu’une époque est morne, qu’il faut, pour la décrire, employer un ton morne. Relisez donc Proust, notamment « Le temps retrouvé » et ce qu’il dit de la littérature réaliste et des écrivains intelligents mais sans style et d’un art qui devrait être bref dans une époque de hâte. Lui a fait tout l’inverse, prenant l’art de son époque à rebrousse-poil. Et je comprends beaucoup mieux l’époque décrite par Proust que celle que décrit Tristan Garcia, bien que j’aie vécu celle de Garcia. C’est ce qui me pousse à dire que son roman n’est pas bon, car il y a recréé un monde trop froid, trop intelligent et inerte pour être ressenti. La littérature est la traduction et la transmission par la langue de sentiments intérieurs en ce qu’ils ont d’universel. Elle n’a rien à voir avec la recréation froidement intellectuelle d’un monde qui ressemble davantage à un alignement de clichés photographiques. La littérature d’idées, la littérature philosophique ou la littérature qui se prétend réaliste : autant d’erreurs auxquelles ont échappé tous les grands écrivains.

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