Auguste Rodin intimiste

Jusqu’au 20 mai 2018, Rodin se laisse observer une dernière fois dans le cadre de son centenaire, au Musée Français de la Carte à Jouer. L’occasion de découvrir dans un cadre plus intime les œuvres du sculpteur ainsi qu’une figure peu connue : Paul Cruet, son mouleur.

Une exposition intimiste

En s’inscrivant dans la lignée des expositions consacrées à Rodin pour son centenaire (1840-1917), le Musée Français de la Carte à Jouer entend faire valoir ses particularités. S’il n’a ni le fonds du Musée Rodin, ni sa superficie, il se propose de nous faire découvrir une exposition « à taille humaine ». Loin du tumulte de l’hôtel Biron et de l’ampleur de la villa des Brillants, on découvre ici une petite salle, dans laquelle il y a peu de monde ; et il n’est pas rare de se retrouver seul pour contempler les sculptures, ce qui est un plaisir rare concernant les œuvres du sculpteur.

Le musée a fait venir des œuvres importantes des différents musées : on retrouve ainsi Le baiser (dont on regrette néanmoins la mise sous verrière, qui reflète le spectateur et casse le mouvement de la sculpture) ; L’âge d’airain, Adam, ou encore Saint-Jean Baptiste.

Souhaitant mettre à l’honneur Paul Cruet (1880-1966), principal mouleur de Rodin à partir de 1905 et jusqu’en 1937, la quasi-totalité des œuvres est en plâtre (à l’exception de quelques-unes, notamment La voix intérieure, en bronze).

Pour autant, la force de cette exposition est d’avoir su mettre en valeur son propre fonds ; issu de la donation par l’épouse de Paul Cruet à sa mort, il est principalement constitué de photographies, de quelques moulages et esquisses. Ainsi, si l’exposition aurait parue dépouillée avec les seules sculptures, les photographies habillent les murs et proposent un regard nouveau sur les œuvres.

La multiplication des points de vue

Les photographies proposées sont en majorité l’œuvre de Jacques-Ernest Bulloz (1858-1942), principal photographe de Rodin. Elles sont d’une grande beauté et poursuivent l’œuvre de la sculpture. En effet, si la sculpture permet l’observation depuis une multitude de points de vue, la photographie se propose comme un point de vue supplémentaire sur l’œuvre, celui d’un autre artiste : avec un éclairage, un angle, un cadre bien particuliers qui fixent ce regard. Le cliché de La Danaïde dévoile ainsi un angle qu’on a presque du mal à retrouver en contemplant l’œuvre elle-même. De même, un cliché de La Porte des Enfers nous la montre à hauteur de regard, quand la sculpture nous domine tout entière. Enfin, trois photographies de La Voix intérieure associée à L’Ombre nous invitent à reconsidérer le bronze que l’on a sous les yeux.

Mais la multiplication des points de vue vient également du processus de création qui est montré ; loin de l’image d’Épinal du sculpteur comme seul artisan de son œuvre, la mise en avant de Paul Cruet montre l’importance des assistants dans la production de l’œuvre. Ainsi, Rodin n’était pas toujours celui qui sculptait le plus, mais avait davantage un rôle de metteur en scène, choisissant les assemblages, les matériaux, la manière d’exposer. Une série de Masque de Hanako montre ainsi à quel point l’œuvre peut être multiple : terre cuite, plâtre et agrandissement constituent autant de « représentations » de l’œuvre, toutes autant légitimes les unes que les autres.

Dans l’intention même de Rodin, l’œuvre devait être aussi multiple que possible : il souhaitait déjà exposer les photographies au côté des sculptures, et a donné une valeur aux œuvres montrant encore les traces de travail, les cassures, ou bien étant volontairement tronquées en les exposant au côté d’œuvres consacrées, comme c’est le cas de La Voix intérieure.

L’exposition permet de saisir cet esprit, cette « poétique de l’atelier » dont parle Chloé Ariot, une des conservatrices du musée Rodin ; et l’assemblage à partir de fragments est sans doute une des raisons de la très grande vitalité de Rodin, au-delà du centenaire qui lui est consacré. Les différents points de vue et assemblages ont dépassé les œuvres pour atteindre la manière de présenter Rodin : du musée le plus exhaustif jusqu’à cette plus petite exposition, le sculpteur, ou plutôt son travail, est toujours à découvrir, sous un angle nouveau. Une des images les plus symboliques de cette poétique est le moulage des mains de Rodin tenant un buste de femme aux bras tronqués, par Paul Cruet. On y perçoit tant la volonté d’assembler que la mainmise de l’artiste sur le chemin de ses œuvres.

Certes, l’exposition n’est pas exempte de reproches ; on pourra regretter que, mettant en valeur Paul Cruet, il y ait finalement assez peu de plâtres datant de sa période de collaboration avec Rodin (la plupart des œuvres sont antérieures à 1905), et que la part la plus importante du mouleur soit sur des panneaux biographiques ou expliquant le processus de moulage. De même, si la petitesse de l’exposition est une force, elle peut aussi apparaître comme une faiblesse : même en s’attardant, on a fait le tour de l’exposition en trente minutes, ce peut être un frein quand on doit se déplacer jusqu’à Issy-les-Moulineaux pour la visiter. Mais on a toujours la possibilité de rentabiliser un peu le trajet en visitant l’exposition permanente, qui donne à voir une collection impressionnante de cartes à jouer et leur histoire, valant largement le coup d’œil !

 

Maximilien Herveau

 

Exposition « Auguste Rodin et son mouleur : Paul Cruet », jusqu’au 20 mai 2018, Musée Français de la Carte à Jouer, 16 Rue Auguste Gervais, 92130 Issy-les-Moulineaux, métro ligne 12 station Mairie d’Issy

Site : http://www.museecarteajouer.com/auguste-rodin- son-mouleur- paul-cruet/

Photographie : Main de Rodin tenant un torse féminin, Paul Cruet, 1917 ; plâtre, assemblage moulage et moulage sur nature ; H. : 14,9 x L : 22,9 x Pr : 11,8 cm ; inscription sur la section du bras : Pour Marielle / Main / de A. Rodin / Noël 1917

 

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