Le Grand Bain de Roubaix : réouverture de la Piscine

            Connue pour son histoire atypique, la Piscine, musée d’art et d’industrie, fait peau neuve en ouvrant de nouvelles salles. Surtout, elle propose jusqu’au 20 janvier 2019 cinq expositions, dont une qui a particulièrement retenu notre attention.

            La Piscine, c’est donc avant tout une architecture bien particulière pour un musée, puisque sa salle principale est traversée d’un long bassin, et que de nombreuses cabines de douches ont été gardées en l’état, laissant le visiteur profiter de la beauté du lieu dans ses différentes temporalités. En effet, vous l’aurez compris, ce lieu n’a pas toujours été un musée, et a jusqu’en 1985 bien porté son nom. Fermée pour des raisons de sécurité à cette même date, elle ouvre à nouveau ses portes en 2000, la baignade devenant en cette occasion rigoureusement interdite. Bénéficiant d’un véritable succès d’estime, le musée prévoit de s’agrandir, fort d’une salle consacrée au sculpteur Henri Bouchard (avec la restitution, quasiment à l’identique, de son atelier), ainsi que d’une autre mettant en valeur les artistes du groupe de Roubaix, courant d’artistes d’après-guerre. Quatre expositions viennent consacrer cette réouverture : Portrait d’un héros, de Giacometti, Nages Libres, une rétrospective Di Rosa, l’étonnante entreprise des Tableaux fantômes de Bailleul, et l’incroyable Homme au mouton de Picasso.

Les tableaux fantômes : le souvenir créateur

            Nous avions récemment, dans les colonnes de Culturemag, évoqué l’exposition du FRAC de Dunkerque réfléchissant avec les conservateurs sur les œuvres à sauver en cas de destruction. C’est dans la droite lignée de cette réflexion que semble s’être créée l’exposition Les Tableaux fantômes de Bailleul. Lors des bombardements sur Bailleul, en 1918, le musée n’a pas le temps de protéger toutes ses œuvres, et nombreuses sont celles qui périssent sans que nous n’en ayons gardé traces. Jusqu’à ce que l’on remette la main sur le cahier renfermant des descriptions d’inventaire datant de 1879, écrit par le conservateur de l’époque, lequel a consigné les dimensions des tableaux, et a fait pour chacun d’eux une description, pas toujours précise, mais souvent inspirante. Et c’est à partir de ce document que différents artistes ont été amenés à imaginer ces tableaux, avec pour seule consigne de rester fidèles aux dimensions relevées. Cela donne lieu à une multitude d’interprétations, capables de satisfaire toutes les sensibilités : on se balade entres les allées en découvrant aux détours du couloir et des anciennes cabines une représentation moderne à partir d’une description centenaire.

Giacometti et Di Rosa : entre le trou de souris et les marais énormes

            Parmi les autres expositions de la réouverture, celles sur Giacometti et Di Rosa nous ont semblées souffrir de certaines limites, mais peut-être n’est-ce là qu’une question de sensibilité. Tout d’abord, Le Portrait d’un héros nous permet de retracer le parcours de l’œuvre du sculpteur suisse commandée par Louis Aragon au lendemain de la guerre, avec pour modèle Henri Rol-Tanguy. Si l’exposition présente un certain intérêt, mêlant différentes archives et études préparatoires de l’artiste, elle souffre à notre avis de sa dimension assez réduite, à l’image des sculptures de cette période, Giacometti travaillant énormément sur la réduction, parfois à outrance (ce qui a fait que l’on s’est effectivement demandé, nous l’avouons, où se trouvait l’œuvre en entrant dans la salle).
            Concernant Di Rosa, c’est tout l’inverse : se proposant de faire la rétrospective de toute son œuvre jusqu’à présent, la salle offre des dimensions extrêmement généreuses, presque trop, pouvant perdre le visiteur. L’exposition montre l’éclectisme de l’artiste qui a travaillé dans de nombreuses régions du monde, travaillant avec des artisans locaux afin de renouveler sans cesse son rapport à l’art. Si nous confessons ne pas être très sensibles à celui-ci, nous laissons au visiteur le loisir de confronter sa sensibilité propre à ces œuvres.

 

L’Homme au mouton : la force de la présence.

            Si vous n’êtes pas sensibles à la beauté du lieu, que vous trouvez ridicule l’art de Di Rosa et jugez vain de vous déplacer pour une exposition modèle réduit de Giacometti, en somme si vous êtes, avouez-le, un peu de mauvaise foi, il reste une œuvre qui, à elle seule, justifie que vous preniez votre billet. Alors, traversez le bassin en courant (bien que le règlement l’interdît comme dans toute piscine digne de ce nom), esquivez les tableaux fantômes, ignorez l’atelier d’Henri Bouchard, et plantez-vous devant l’Homme au mouton de Pablo Picasso. Légèrement en hauteur, il vous surplombera de ses yeux droits, le regard convaincu. Dans ses bras, à peine portés vers l’avant, il tient fermement un mouton. Vient-il l’offrir en sacrifice, ou le protège-t-il ? Nul le sait, toujours est-il que le mouton, effrayé, se débat. Enfin, les pieds solidement plantés dans le sol viennent ficher devant vous cet homme qui semble indéboulonnable. Il est là, droit, incarnation même de la volonté. De qui, de quoi, vous le découvrirez plus tard, quand vous vous pencherez sur la genèse de l’œuvre, avec ses innombrables études préparatoires, son contexte historique dramatique, l’obsession qu’elle a représentée pour l’artiste une fois le choc provoqué par l’exposition d’Arno Breker sous Vichy, en 1942.                                                             
Et si vous ne connaissiez pas cet artiste, deux tableaux vous montreront son importance pour le cubisme, de même que le taureau à partir d’une selle de vélo et d’un guidon vous confirmera son incroyable capacité à l’évocation. Mais pour l’instant, regardez, droit dans les yeux –même si vous ne le pouvez pas tout à fait- cet homme, ses contours imparfaits, sa bouche de travers, son corps comme sorti de la glaise, qui consacre beaucoup plus qu’une époque, fût-elle celle de la guerre ; qui s’empare de la condition même de l’homme, la fixe dans cette matérialité si puissante.

Cette expérience n’est possible avec aucune photo de l’œuvre, et aucune reproduction (parmi les deux autres modèles, un autre se trouve à Gosol) ne pourra vous l’offrir. C’est donc, de toutes les bonnes raisons déjà énumérées, la meilleure de se rendre à La Piscine de Roubaix.

Maximilien Herveau

Pratique  :

La Piscine, 23 rue de l’Espérance 59100 ROUBAIX

Les expositions L’Homme au mouton (Picasso), L’œuvre au monde (Di Rosa), Le portrait d’un héros (Giacometti), Les Tableaux fantômes de Bailleul, Nages Libres sont visibles jusqu’au 20 janvier 2019.

 

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