« Un festival qui vous veut du mal ! »

Publié par Patrick Sbalchiero sur CultureMag.fr le 19/06/2010 • Thème : A la Une, Dossiers

/Mille pardons pour ma naïveté et mes carences journalistiques ! Je viens de l’apprendre – mais je l’ignorais totalement jusqu’à cette heure : depuis cinq ans, en juin, la municipalité de Clisson, près de Nantes, organise un festival musical baptisé « Hellfest » (la « fête de l’enfer »).
Je suis assez sot pour également ignorer que l’enfer devenait une fête en terre bretonne, traditionnellement catholique !

Au fond de quoi s’agit-il ?

D’une bouillie pour chats, minable pâté d’alouette pseudo artistique axé sur une névropathie malheureusement bien contemporaine : une fixation obsessionnelle sur le diable.
Il est vrai que Satan est devenu un bien commercial, ou plutôt une déviance psychique, un symbole saillant du marketing contemporain, alimentant le fétichisme, au même titre et au même niveau que les poupées Barbie ou les chocolats « Mozart » !

Le « prince de ce monde » (duquel ? du commerce de pacotille pour jeunes en rupture de scolarisation ? Ou pour névropathes en mal de soins psychiatriques ?) Il a été adapté, concassé, dévié, conditionné en fonction de nos mentalités centrées sur elles-mêmes, consuméristes et consommatrices. Il a fait son entrée sur la scène du business, non dans le premier rôle, non en jeune premier, mais comme un clown décrépi et dépressif, que plus personne n’apprécie. Satan n’est plus qu’un alibi minable pour soirées trop arrosées (de Kronenbourg, visiblement « sponsor officiel !, aux côtés de la municipalité de Clisson et d’autres fonds publics provenant du conseil général, toujours en verve lorsqu’il s’agit de rassembler cinq à six olibrius ivres morts) et compulsions débridées et infantilisantes d’une certaine jeunesse trop gâtée.
Désormais, il est un lieu de négoce sans avenir.

Malheureusement, le personnage du démon n’est pas le roi du carnaval, ou une invention d’adolescents débiles, dont l’existence se résume au partage du regard entre des jeux vidéo et le nombril. Le « père du mensonge » est un personnage omniprésent dans l’histoire culturelle des cinq continents, une sorte de mythe hantant l’imaginaire social et les littératures les plus anciennes.

Culturellement, c’est nul. Psychologiquement, c’est dangereux !

Il symbolise le mal, dans toute sa nudité, sa gratuité, son absence de fondement. Comme l’a jadis écrit un théologien, c’est plus un non-être qu’un individu constitué.
Et ce non-être (donc un agglomérat de vide, sinon une bulle de néant !) est célébré par des faux rockers et des soi-disant musiciens en mal d’ivresse et d’évasion. Culturellement, c’est nul. Psychologiquement, c’est dangereux !

En Europe, Satan devient un concept théologique à partir du XIVe siècle. Jusque là, il faisait plus rire (sur les tréteaux théâtre médiéval par exemple) que peur. Ensuite, il se transforme en quelqu’un de dangereux, au point de cristalliser haines et passions, et d’allumer les bûchers par milliers à travers le continent, dans le camp catholique comme parmi les protestants.

Au XIXe siècle, l’être horrible, monstre dantesque et fantasmatique, devient un bel homme, au corps d’athlète, à l’aspect ‘branché’, fréquentable et littéraire. Ce n’est le plus le diable de Victor Hugo, déroulant dans l’imaginaire des lecteurs le songe de Notre-Dame de Paris, mais celui de Baudelaire, dandy fréquentant la ‘jet-set’, séducteur au-delà de la séduction de la jeunesse humaine, incarnation allégorique de la jeunesse éternelle chère au mouvement romantique.

Au XXe siècle, par l’intermédiaire, en particulier, des aficionados américains de l’occulte (de la littérature au cinéma), le diable n’est guère plus fréquentable. Il se transforme en anti-héros lugubre et psychopathe, profiteur et sadique, mystérieux, terrible et destructeur, ennemi de Dieu et de l’homme.

Le paradoxe est le suivant : cette marionnette sans consistance, conçue dans l’esprit embrumé d’amateurs de sensationnel à bas coût, se vend bien – même très bien – sur le marché de l’irrationnel, largement alimenté par l’angoisse contemporaine.

Enfin, le pire reste le danger psychologique, toujours réel, de passage à l’acte, pour les esprits les plus fragiles, les personnalités les plus désespérées, les âmes en errance, nombreuses en cette période de vitesse, de mouvement, de changements tous azimuts : messes noires, destructions de lieux de culte, profanations, homicides, autant d’actes hautement inquiétants contre lesquels, bien sûr,  la société entière doit se protéger.

Les organisateurs minables de ce festival minable ignorent le diable et la démonologie, et, de surcroît, l’histoire de la démonologie. A ce niveau d’inculture, ce n’est pas un festival musical que nous devrions leur proposer, c’est un cours de recyclage !

Comment pourrait-il en être autrement ? S’ils n’étaient pas des ignares, auraient-ils mis sur pied une telle absurdité sans consistance ni intérêt ? Et cette absurdité maladive n’est-elle pas l’expression d’un profond « malaise dans notre civilisation » ? (Freud).

Photo : L’enfer de J. Bosch.

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Patrick Sbalchiero est docteur en histoire. Enseignant à l'École cathédrale de Paris et à l'université, il dirige la revue Mélanges carmélitains; il est l'auteur d'"Enquête parmi les voyants" (Éditions de Paris, 2007) et de "Jean Paul II et les canonisations" (Fayard, 2007). Il a dirigé les publications du "Dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétiens" (Fayard, 2002) et du "Dictionnaire des "apparitions" de la Vierge Marie", avec René Laurentin (Fayard, 2007), "Enquête aux portes de la mort : Le point sur les expériences de mort imminente" (CLD, 2008).

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