Dossier sur les nouveaux crus bourgeois

Tour d’horizon des nouveaux Crus Bourgeois du Médoc à l’occasion de la Sélection Officielle 2008, enfin publiée. Soit 243 châteaux reconnus pour le millésime 2008.

/Petit préambule

Il y a des siècles que les vins de Bordeaux font l’objet de classements « par ordre de mérite », comme on le dira au XIXème siècle. Dès 1620 on classe par régions, plus exactement, sous l’égide de la Jurade de Bordeaux des prix de vente (mini-maxi) sont imposés, régions par régions après consultations des producteurs.
En fait il s’agit d’établir une mercuriale libérale pour imposer un prix officiel, intéressant mixage de libéralisme et d’économie dirigée (Graves et Médoc sont déjà les plus chers).

Un siècle plus tard apparaît le premier classement « moderne » par producteur, par commune,
hiérarchisé du 1er au 4ème cru (selon leur prix).
De 1647 à 1855 au moins 25 classements sont établis ou publiés, dont celui de Thomas Jefferson
(1787) qui devint Président des Etats-Unis 14 ans plus tard (excellent classement, les 4 premiers de 1855 sont déjà présents).

Pourquoi tous ces classements ?

Autrefois, les préoccupations fiscales ont justifié quelques uns d’entre eux, celui très complet de Dupré de Saint Maur (1776) par exemple. Par la suite, les
courtiers ont établi ces mercuriales pour leur usage professionnel.
1855. Ce classement est réalisé par des courtiers bordelais à la demande de la Chambre de Commerce pour organiser la présentation des vins de Bordeaux à l’Exposition Universelle de Paris dont s’occupe Jérôme Bonaparte.

Passons sur les détails pour remarquer que ce classement n’a rien d’officiel, cela a été précisé par des tribunaux bordelais. Ultérieurement d’autres classements sont publiés, mais celui de l’Exposition de 1855 est souvent reproduit, il finit par s’imposer en dépit qu’on lui reproche son immuabilité et que « ceux qui n’en sont pas » le critique perpétuellement. D’entre ceux « qui n’en sont pas », les crus bourgeois.

Les crus bourgeois

Il faut savoir que les vignobles bordelais étaient définis par le statut social de leur exploitant, ainsi désignait-on des crus ouvriers, paysans, artisans, bourgeois, puis crus classés, que plus judicieusement on aurait dû nommer « bourgeois classé » (les crus artisans existent toujours).
Cette stratification sociale du vignoble confirme l’opinion exprimée par Roger Dion qui affirmait que le vin était davantage l’expression d’un milieu social plutôt que d’un milieu naturel.
Les crus classés sont des crus bourgeois que l’on a classés étant entendu que « cru bourgeois » veut dire « vin de bourgeois ».
En Guyenne les bourgeois, ou futurs bourgeois disposent de tous les atouts :
le monopole du commerce du vin (interdit aux nobles), le bénéfice du « privilège » qui permet aux bordelais de vendre leurs vins avant que la commercialisation des vins du haut pays ne soit autorisée (11 novembre).

Du XIIème au XVème siècle la bourgeoisie s’enrichit, acquiert des terres, des charges et a même droit au port de l’épée ! Les crus bourgeois naissent et se développent.

À la Révolution les domaines des émigrés changent de mains, au XIXem siècle l’âge d’or survient, les grands bourgeois sont banquiers et construisent des châteaux au milieu des vignes. Les maladies du vignoble, les guerres, les crises affectent durablement le négoce des vins (de 1870 à 1970).

Au début des années trente les Chambres de Commerce et d’Agriculture de Bordeaux décident de faire établir un classement des crus bourgeois et mandatent pour cela les cinq plus grands courtiers du moment.

Résultat :  444 crus Bourgeois dont 99 Bourgeois Supérieurs et 6 Bourgeois Supérieurs Exceptionnels.
Ce classement sérieux ne fut pas oint d’une reconnaissance officielle et tomba en somnolence.

Trente ans plus tard, la guerre est passée. Il se crée le Syndicat des Crus Bourgeois (1962), lequel publie un premier palmarès, en 1964, comportant 101 Crus Bourgeois dont 45 « Grand Bourgeois » et 18 « Grand Bourgeois Exceptionnel ».
En 1978, en 1992, d’autres palmarès sont publiés (près de 260 châteaux), petit à petit les Crus Bourgeois trouvent leur place et gagnent en notoriété. 0n
pourrait penser que tout va bien, mais l’édifice est fragile puisque ce n’est qu’un syndicat qui s’est approprié un concept et une désignation historique, son succès éveille des convoitises.

/Les Crus Bourgeois trébuchent

1) Il manque aux Crus Bourgeois une reconnaissance officielle, elle pourrait survenir puisque le
Ministère de l’Agriculture en 1972 a décidé « d’ouvrir un concours à tous les vins non classés
du Médoc » après qu’un nouveau classement des crus classés aura été établi. Autrement dit
jamais.
2) En 1976 « Bruxelles » interdit toute mention hiérarchique sur les étiquettes des Crus Bourgeois
(à l’exportation) puisque le palmarès syndical n’a rien d’officiel.
3) En 1989 le syndicat dépose la marque collective « Crus Bourgeois » afin de se l’approprier
et pouvoir la défendre en cas d’abus.
4) En 1989-90 certains vins des Côtes de Blaye sont étiquetés « Crus Bourgeois ». Des
problèmes d’antériorité (début du XXem siècle) légitime cet usage…
4) 2001-2003 Le Ministère de l’Agriculture accepte de commencer par les crus non-classés.
Sous l’égide de la Chambre de Commerce de Bordeaux, 18 experts procèdent à la sélection
de 247 Crus Bourgeois hiérarchisés en 3 classes (Bourgeois, Bourgeois supérieur, Bourgeois
exceptionnel), révisable tous les dix ans.

Cette victoire couronne 70 ans de combat et pourtant ce classement sera le dernier et le plus éphémère.
En effet, les exclus se rebellent, chargent un avocat talentueux et pugnace de contester l’établissement de ce classement car, disent-ils un expert était juge et partie. C’était vrai, bien que celui-ci n’ait pas participé pas aux séances le concernant.
En 2007, la Cour Administrative  d’Appel de Bordeaux annula purement et simplement le classement officiel publié par arrêté le 17 juin 2003.
Fin de l’histoire.

L’Alliance des Crus Bourgeois du Médoc

Annuler un classement ne supprime pas pour autant l’existence pluriséculaire des vignobles « Bourgeois ».
La famille Gardinier (Phélan Ségur, C.B. Exceptionnel-2003) a œuvré pour créer « l’Alliance » dont l’objectif n’a pas été de refaire un classement mais de faire revivre autrement la famille des Crus Bourgeois.
Le principe retenu est le suivant : tout producteur (non-classé) du Médoc peut être candidat. Son domaine est visité pour vérifier son « éligibilité ». Cette étape franchie le producteur peut soumettre à dégustation (à l’aveugle) son vin (2 ans de bouteille) qui sera comparé à un « panel » de vins du même millésime. Si l’avis des dégustateurs est favorable, le vin obtiendra la « Reconnaissance des Crus Bourgeois ».
Un vérificateur indépendant surveille l’ensemble des opérations, en l’occurrence le Bureau Véritas.
Enfin, un arrêté publié en novembre 2009 officialise la récente «Reconnaissance »de 243 Crus Bourgeois 2008  (sur 290 postulants).
On remarquera qu’à l’inverse de tous les classements, celui-ci ne classe pas un domaine, mais un vin de deux ans d’âge. De ce fait, cette sélection est annuelle, elle ne concerne pas un terroir, à peu près immuable, mais une production saisonnière.

À peine cette « Reconnaissance des Crus Bourgeois » publiée que des désaccords se manifestent : le château La Tour de By n’entend plus faire partie de l’Alliance car ces dégustations tendraient à la standardisation des vins (alignement sur le type Parker boisé et sur-extrait) et, d’autre part, après deux années, la commercialisation des vins sans mention Crus Bourgeois est déjà fortement engagée, à quoi cette mention tardive sert-elle ?

Seul l’avenir dira si la formule inventée par l’Alliance est viable.

Michel Dovaz

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